Repêchage 2019 : ce défenseur de la LHJMQ n'a vraiment pas un parcours comme les autres

Publié le 4 juin 2019 à 13h24
PAR CHARLES-ANTOINE NICOL
Si la grande majorité des hockeyeurs suivent le même parcours pour se rendre jusqu'au repêchage de la LNH, il n'en demeure pas moins que quelques exceptions viennent toujours se glisser au travers des «réguliers» et ce, d'années en années.

C'est dans cette veine que le journaliste de La Presse, Guillaume Lefrançois, a réalisé un excellent article qui nous présente le défenseur des Wildcats de Moncton, Jordan Spence, un jeune homme qui a dû parcourir quelques pays et continents avant de se rendre aux portes du repêchage de la LNH :


Classé au 59e rang des meilleurs espoirs nord-américains en vue du prochain encan qui aura lieu à Vancouver, Jordan Spence n'a rien d'un joueur au parcours hors de l'ordinaire. Sauf que lorsqu'un homme tel que Lefrançois prend le temps de discuter avec lui, c'est à ce moment précis qu'on se rend compte du chemin très particulier qu'a dû réaliser l'arrière de 18 ans depuis sa tendre enfance.


En effet, Spence a vu le jour en Australie, avant que sa famille ne décide de s'établir au Japon, pays où le jeune homme a grandi. C'est à Osaka, une ville de près de 2,7 millions d'habitants, que le principal intéressé a effectué ses premiers pas dans le monde du hockey jusqu'à l'âge de 13 ans. À cette étape dans la vie du jeune hockeyeur, ses parents ont décidé de déménager au Canada, plus précisément, à l'Île-du-Prince-Édouard. Petit bémol, à ce moment précis, Jordan Spence ne maîtrise qu'une seule langue : le japonais! À la lumière de ce fait, comment le défenseur s'est-il adapté à sa nouvelle vie?

« En plus, avec l’accent par ici, les gens parlent très rapidement, donc j’avais beau essayer, je ne comprenais pas du tout !, se souvient Spence. Mais je n’ai pas eu le choix. Je me levais le matin, mon père me parlait en anglais. L’école, la télévision, c’était en anglais. Le hockey aussi. Ça m’a peut-être pris un an avant d’avoir des conversations normales. »

Pour ajouter de l'huile sur le feu, non seulement Spence devait apprendre l'anglais, mais il s'est également engagé dans une école d'immersion française :

« C’est formidable de voir à quel point les jeunes sont des éponges à cet âge-là, s’émerveille son père, Adam, au bout du fil. Ce qui l’a aidé, c’est qu’il avait passé quelques printemps au Canada auparavant, donc ça l’a intégré à cet environnement, il était accepté par ses pairs. Mais avec l’immersion, c’était difficile, car il entendait des mots en français, devait vérifier la traduction en anglais et il faisait ce processus dans sa tête en japonais. Il composait avec trois langues.

« Aujourd’hui, comme il s’entraîne dans la région de Montréal, il se tient avec Jakob Pelletier, Samuel Poulin et Alexis Lafrenière, donc ça parle français autour de lui. Il comprend tout, mais c’est difficile pour lui d’entretenir une conversation. »

S'il a appris ces deux nouvelles langues, Spence tient tout de même à conserver ses origines japonaises, celles-ci lui venant de sa mère. C'est d'ailleurs avec cette dernière ainsi que ses oncles que le joueur des Wildcats continue à pratiquer le japonais :

« J’ai passé la majeure partie de ma vie au Japon. Je veux que cette identité continue à faire partie de moi, c’est ce que je suis. Je ne veux pas perdre la langue. »

Mais d'où est-ce qu'est venue l'envie de commencer à pratiquer ce sport à saveur canadienne dans un pays où le hockey n'est loin d'être encré dans les valeurs japonaises? Natif de l’Île-du-Prince-Édouard et hockeyeur de longue date, c'est le père de Jordan qui a incité ce dernier à faire ses premiers pas dans cette pratique toute canadienne et ce, à l'âge de 5 ans :

« Il y avait peut-être cinq patinoires dans la région. Il a commencé sur une patinoire où il y avait simplement une surface glacée, sans gradins ni rien, explique Adam Spence. Mais ce que j’aimais, c’est que les enfants jouaient purement pour l’amour du sport. Les réseaux sociaux commençaient à peine. Aucun parent, aucun jeune ne connaissait de joueurs dans la LNH. Ils ne jouaient pas pour atteindre la LNH ou pour être recrutés par une bonne école secondaire américaine. »

Or, il est bien évident que ce parcours hors-du-commun allait rattraper le jeune arrière. En effet, le fait d'avoir appris à jouer au hockey au Japon a fait qu'il a pris du retard sur son développement par rapport aux autres garçons de son âge. Si bien qu'à sa première année d'éligibilité au repêchage de la LHJMQ, en 2017, les dix-huit formations du circuit Courteau ont tous ignoré le jeune Spence.

Devant cette déception, le jeune homme, alors âgé de 16 ans, a évolué pendant une saison dans le Junior A à Summerside. Ce fut un mal pour un bien, puisqu'un an après, les Wildcats de Moncton ont cru en Jordan Spence et ce dernier n'a assurément pas déçu, lui qui a récolté 49 points en 68 matchs et qui s'est également mérité une panoplie de récompenses telles que le trophée Raymond-Lagacé (meilleur défenseur recrue de la LHJMQ) et une place avec Équipe Canada au Championnat du monde des moins de 18 ans.

Une chose est certaine, Jordan Spence a démontré toute qu'une force de caractère pour ainsi faire sa place auprès des recruteurs de la LNH :

« Si je n’ai pas été repêché, je ne crois pas que ce soit parce que les équipes craignaient que j’aille jouer dans la NCAA. Je pense qu’elles ne voulaient pas de moi, tout simplement. J’étais petit. J’ai été déçu, c’était un choc. Mais ça m’a fouetté.

« Après ce repêchage, j’ai travaillé encore plus fort. Je savais que je pouvais jouer au prochain niveau. Je me suis entraîné aussi fort que possible. J’ai vécu beaucoup d’émotions, mais au bout du compte, je pense que de ne pas avoir été repêché à ma première année m’a permis d’être où je suis aujourd’hui. »

À 5 pieds 10 pouces et 164 livres, Jordan Spence dit s'inspirer des défenseurs Torey Krug et Tyson Barrie, eux qui ont un gabarit semblable à lui. Si le jeune homme arbore un style similaire à ces deux arrières établis de la LNH, il n'en demeure pas moins qu'il doit améliorer une lacune que Krug et Barrie maîtrisent bien, quant à eux, soit son coup de patin, selon un recruteur anonyme de la LNH :

« Des défenseurs comme ça, tu en as de plus en plus besoin. Ses habiletés sur patins me laissent toutefois perplexe. Les petits défenseurs de la LNH ont tous un très bon coup de patin. »

« Il va devoir développer cet aspect. La bonne nouvelle, c’est que ça s’améliore en travaillant sur la glace et en gymnase, ajoute Marc-André Dumont, qui a affronté Spence neuf fois la saison dernière, quand il dirigeait les Screaming Eagles du Cap-Breton. Il doit aller chercher de la vitesse pour être efficace au prochain niveau. »

Comme le souligne Guillaume Lefrançois dans son article, Jordan Spence a rencontré 18 formations lors du Combine de la plus récente fin de semaine et parions que l'une d'entre elles décidera de miser sur le potentiel intéressant que possède celui ayant grandi au Japon.

Une chose est certaine toutefois, lorsqu'on prend conscience du tel parcours qu'a traversé le jeune défenseur, nous pouvons affirmer, sans l'ombre d'un doute, que sa force de caractère lui permettra de faire sa place plus rapidement que des jeunes joueurs ne se fiant uniquement qu'à leur talent.
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